Le luso-tropicalisme, ou le colonialisme portugais sur le tard

Cet article présente et analyse comment, pendant la période qui suit la Seconde Guerre mondiale, l’Estado Novo portugais1 s’est servi du luso-tropicalisme, « presque-théorie » développée par le scientifique social brésilien Gilberto Freyre (Recife, 1900-1987) sur la relation du Portugal avec les tropiques.2

Une « archéologie » du luso-tropicalisme avance que ses fondations furent élaborées dans l’œuvre Casa-grande & senzala (1933) de Gilberto Freyre, considéré comme l’un des « livres qui inventèrent le Brésil » (Cardoso 1993). Par la suite, on découvre des vestiges plus évidents dans le recueil Conférences en Europe (1938) et sa version corrigée (Le monde que le Portugais créa, de 1940), traitant de tous les espaces colonisés par les Portugais. La nouvelle formulation est formellement explicitée dans les conférences « Une culture moderne : la luso-tropicale » (Goa, novembre 1951) et « Autour d’un nouveau concept de tropicalisme » (Coimbra, janvier 1952), intégrées dans l’œuvre Un brésilien en terres portugaises (1953). Puis, les deux ouvrages Intégration portugaise dans les tropiques (1958) et Le luso et le tropique (1961) assoient la théorie et contribuent à sa divulgation.

En résumé, le luso-tropicalisme théorise la capacité d’adaptation particulière des Portugais aux tropiques, non par intérêt politique ou économique, mais par empathie, à la fois innée et productive. La capacité du Portugais à se lier aux terres et aux habitants des tropiques, sa plasticité intrinsèque, serait le résultat de son origine ethnique hybride : cette « double continentalité » et ce contact prolongé avec les maures et les juifs de la Péninsule ibérique dans les premiers siècles de sa nationalité ; capacité qui se manifeste surtout à travers le métissage et l’interpénétration de cultures.

L’Estado Novo portugais et le luso-tropicalisme

Au Portugal, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la réflexion de Gilberto Freyre fut mal accueillie à l’exception du domaine culturel (vd Castelo 1998 : 69-84). Du côté du pouvoir politique, les réactions oscillèrent entre le rejet implicite et la critique ouverte. L’occupation effective des territoires coloniaux exécutée, l’État portugais pariait sur l’affirmation de l’empire, l’extension de la machine coloniale administrative et fiscale et la soumission des indigènes, considérés comme étant des peuples sauvages, à la différence des valeurs supérieures de la supposée race portugaise (cf Alexandre 1979 : 7). En outre, la « reconquête chrétienne » se détachait de tous les mythes sur l’établissement de la nationalité portugaise, exploit héroïque d’intrépides soldats de lignée européenne, qui ne supportait pas l’évidence de l’origine arabe et africaine que Freyre attribuait au caractère national portugais.

Gilberto Freyre avec un berger dans le désert du Namibe, 1952Gilberto Freyre avec un berger dans le désert du Namibe, 1952

La politique coloniale de l’Estado Novo des années 1930-1940 était bien loin de la théorie de Gilberto Freyre. Armindo Monteiro, ministre des colonies entre 1931 et 1935 et principal idéologue de l’ « empire mystique », s’en remet aux thèses du « darwinisme social ». Il ne conçoit pas de relation harmonieuse, fraternelle et égalitaire, entre blancs et noirs. Il attribue au Portugal le « devoir historique » de civiliser les « races inférieures » qui se trouvent sous sa domination. Il s’agit de protéger les « indigènes », les convertir au christianisme, les éduquer par le travail (pour qu’ils travaillent) et les élever moralement, intellectuellement et matériellement.

Le motif de désaccord principal auquel la théorie de Gilberto Freyre fait face, réside dans l’importance que l’auteur confère au métissage. Lors d’une réunion au sommet de l’unique parti du régime salazariste – l’Union Nationale, la valeur scientifique de Casa-grande & senzala en vient même à être remise en cause, précisément pour avoir fait les louanges du métissage racial (Ferreira 1944 : 41). En évoquant le travail d’anthropologues physiques comme les portugais Germano Correia et Mendes Correia ainsi que le français René Martial, Vicente Ferreira assure que le métissage produit des effets néfastes : « dégénérescence des caractères psychiques et possiblement des caractères somatiques » (Idem : 39). Le portrait qu’il fait des métisses, mulâtres et créoles, truffé de préjugés, est extrêmement négatif. Il les décrit comme suit : « impulsifs, indolents, en général peu intelligents, peu dociles, peu moraux » (Idem:40). Ayant pour objectif d’empêcher le métissage et même le contact entre blancs et noirs dans les zones de colonisation ethnique, ainsi que la concurrence économique entre les travailleurs des deux races, il propose que s’établisse et s’applique avec rigueur une politique de ségrégation raciale dans les régions peuplées par des blancs, qui interdise par exemple l’utilisation de main d’œuvre indigène par les colons portugais (Idem : 78).

Il convient de mettre en évidence que même Norton de Matos (ancien haut-commissaire de la République pour l’Angola et candidat de l’opposition démocratique portugaise aux élections présidentielles de 1949) émet des réserves de fond sur la réflexion de Gilberto Freyre, surtout en ce qui concerne le métissage et l’interpénétration de cultures. Bien qu’il réfute l’idée de l’infériorité irrémédiable du noir, il considère que le métissage sera acceptable seulement après que soit conclu le processus d’assimilation des « races en retard » – processus qui prendra des siècles. Tant que les Européens et les Africains ne s’équipaient pas en termes civilisationnels, il ne fallait pas réitérer l’expérience brésilienne dans les colonies portugaises d’Afrique, sous peine d’assister à l’abâtardissement des valeurs de la civilisation occidentale.

Le seul aspect de la pensée de Gilberto Freyre méritant l’éloge unanime des colonialistes du régime et de l’opposition des années 1930-1940 est la confirmation de la capacité particulière des Portugais à coloniser. Depuis le dernier quart du XIXème siècle au moins, face aux pressions et aux attaques externes, transparaissait dans le discours politique et idéologique national l’idée d’une adaptation particulière des Portugais au climat tropical et d’une relation spéciale entretenue avec les indigènes colonisés (Alexandre 2000 : 393). L’histoire et l’anthropologie furent convoquées afin de confirmer l’existence de ces capacités qui distinguaient le comportement du colon portugais en terres africaines, de celui des colons du Nord de l’Europe.

L’issue de la Seconde Guerre mondiale décida de la fin du projet d’hégémonie et de pureté raciales de l’Allemagne nazie, et encouragea la prise de conscience que la liberté et l’indépendance n’étaient pas l’apanage des pays européens, ayant une portée universelle. Le principe d’autodétermination des peuples colonisés fut édicté par la Charte de l’Organisation des Nations Unies, créée en 1945. Dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), l’autodétermination fut consignée comme droit fondamental et l’ONU attribua aux puissances coloniales l’obligation de préparer les territoires sous leur administration à l’indépendance. Le mouvement anticolonialiste émergea et se consolida dans ce contexte. Débuta alors le processus de décolonisation, d’abord en Asie, puis en Afrique.

Confronté à partir de 1945 à la pression internationale favorable à l’autodétermination des territoires coloniaux, le Portugal essaiera de construire une argumentation capable de légitimer le maintien du statu quo des colonies portugaises. Ce processus de légitimation du colonialisme portugais exigera des altérations dans la législation, une reformulation doctrinaire et des mesures inédites de soutien économique en Angola et au Mozambique.

Dans le cadre de la révision de la Constitution Politique de la République Portugaise en 1951, le président du Conseil, António de Oliveira Salazar, présente une proposition de réforme de l’Acte Colonial qui se voit intégrée dans le texte constitutionnel, après modifications de terminologie et autres petits ajustements. D’après le gouvernement, l’objectif principal à atteindre est d’affirmer clairement l’unité nationale, malgré la dissémination géographique du Portugal sur plusieurs continents. Le terme « Empire Colonial Portugais », négativement connoté dans le nouveau contexte international, serait banni. Le terme « colonies » donnerait lieu à « anciennes » désignation de « provinces d’outremer ». Malgré les réactions négatives de quelques-uns des fondés de pouvoir à la Câmara Corporativa (‘Mairie Corporative’), notamment celle de l’ex-ministre des Colonies Armindo Monteiro, la proposition reçut le soutien de la majorité des députés de l’Assemblée Nationale et fut approuvée. Dans la nouvelle formulation, le Portugal apparaît comme une « nation pluricontinentale » composée de provinces européennes et d’outremer, intégrées harmonieusement dans un tout national, un et indivisible. Se défendant de ne pas posséder de « colonies » au sens propre, l’Estado Novo considère qu’il n’a pas de comptes à rendre à la communauté internationale sur ce qui se passe à l’intérieur de ses frontières. Dorénavant, la démarche de la politique d’outremer serait l’« assimilation ».

 

La politique indigène ne se traduisit nullement par la logique d’assimilation. Le Statut des Indigènes, revu en 1954, continuait à refuser la citoyenneté portugaise à la majorité de la population angolaise, mozambicaine et bissau-guinéenne. Les assimilés, soit ceux qui pouvaient être intégrés, en adéquation avec le mode de vie et les valeurs de la civilisation européenne, étaient une infime minorité. En effet, il n’y aura jamais de volonté de créer des élites en outremer, via un enjeu conséquent dans l’élargissement du système d’enseignement aux Africains. Il y a longtemps que les anciennes élites créoles du XIXème siècle avaient été écartées du système politique par l’arrivée des colons et par l’administration elle-même.

Deux mois après que l’affirmation de l’unité nationale a été intégrée à la Constitution de la République Portugaise, Gilberto Freyre se rend en « terres lusitaniennes », sur invitation du ministre de l’Outremer, Sarmento Rodrigues. L’objectif du voyage est de faire connaître au sociologue brésilien l’outremer portugais, afin qu’il le parcoure « avec des yeux d’homme d’études » et qu’il produise ensuite un travail de réflexion sur les réalités observées. Ce sera pendant ce voyage que le sociologue brésilien utilisera pour la première fois l’expression « luso-tropical » pour caractériser le mode d’adaptation du Portugais aux tropiques. Il s’avère que cette théorie était d’une très grande utilité pour le renforcement du principe d’ « unité de la nation pluricontinentale portugaise » mais aussi pour le programme visant à l’établissement de la population originaire de la métropole en outremer. L’Estado Novo sut s’approprier quelques-unes des maximes luso-tropicalistes pour se défendre des pressions de la communauté internationale, surtout dans le cadre de l’ONU (que le Portugal intègre en 1955), mais aussi en campagnes de propagande du Portugal à l’extérieur du pays, dans des déclarations de hauts représentants de la nation à la presse étrangère et dans les circuits diplomatiques (vd. Castelo 1998 : 96-101). A l’interne, on assiste à un moment de fort consensus autour de l’intégrité nationale et de la continuité de la mission historique du pays dans le monde.

Politique internationale et diplomatique

Le gouvernement de Lisbonne, confronté à l’article 73 de la Charte des Nations Unies, nie l’existence de « territoires non autonomes » sous la juridiction portugaise. Le Portugal, étant un État unitaire réparti sur quatre continents selon la Constitution portugaise corrigée en 1951, ne se sent pas concerné par les obligations imposées par cet article. En réponse aux accusations que l’ONU lui lance, la délégation portugaise centre son argumentation politique sur trois points principaux : la séparation géographique entre les provinces métropolitaines et les provinces d’outremer n’est pas pertinente, car la géographie ne fournit pas en soit une base valide pour les qualifier de colonies ; sur chaque parcelle du territoire national, le principe d’égalité de droits et d’opportunités pour tous les habitants indépendamment de leur « race » est en vigueur , et le métissage biologique et culturel est considéré comme étant une source de progrès et de développement ; les provinces d’outremer ne sont pas exploitées économiquement et financièrement en faveur de la métropole, d’ailleurs, certains territoires d’outremer voient leur croissance économique devenir supérieure à celle du Portugal continental. Le ministre des affaires étrangères du Portugal, Alberto Franco Nogueira, ne se retient pas de citer des sociologues de renommée internationale (par exemple Gilberto Freyre) pour étayer la défense de son pays lors de la Quatrième Commission de l’Assemblée Générale de l’ONU, à la session du 8 novembre 1961 (Nogueira 1961:213).

Alberto Franco Nogueira, ministre des Affaires Etrangères (1961-69)Alberto Franco Nogueira, ministre des Affaires Etrangères (1961-69)

 

Selon le discours officiel, le Portugal constitue une communauté multiraciale formée de parcelles de territoires géographiquement distantes, habitées par des populations d’origine ethnique diverses et unies par le même sentiment et la même culture. Comme il apparaît à la lecture des études supposément non suspectes de Freyre, le pouvoir exercé dans les « provinces d’outremer » portugaises n’est pas de nature coloniale, contrairement à ce qu’il advient dans des territoires sous la souveraineté d’autres pays.

Dans le but de faire face à la nouvelle ère internationale présentée lors de la Conférence de Bandung et de renforcer l’argumentation portugaise dans le contexte d’entrée du Portugal à l’ONU, l’Estado Novo s’engage à vulgariser les idées de Gilberto Freyre auprès des pays représentés là-bas. Cette tâche implique l’accompagnement constant du parcours intellectuel de Freyre et se traduit notamment par l’introduction de deux de ses livres dans les « circuits de la diplomatie internationale ».

Au milieu des années 1950, les diplomates portugais reçoivent des indications claires leur demandant de suivre de près et de transmettre au Ministère des Affaires Étrangères (MAE) portugais des informations sur la production bibliographique, les interviews et l’activité académique du sociologue brésilien, ainsi que l’actualité le concernant dans la presse internationale. Dans les archives Historico-Diplomatiques du MAE, on trouve une documentation abondante qui témoigne de cette traque zélée : des livres aux textes de conférence, coupures d’interviews, articles de ou sur Gilberto Freyre, publiés dans des revues et journaux brésiliens, nord-américains, anglais, français, sud-américains ou autres.3

Au début de 1959, le MAE distribue aux ambassades, légions, consulats et délégations du Portugal éparpillées dans le monde, le livre de Gilberto Freyre Intégration portugaise dans les tropiques, publié l’année précédente par le centre d’Études Politiques et Sociales du Comité de Recherche de l’Outremer. En même temps, il fait parvenir la circulaire suivante :

« J’ai l’honneur d’envoyer à M., séparément, [x] exemplaires d’une publication du Ministère de l’Outremer sur le thème de l’intégration portugaise dans les tropiques.

Comme votre Mission s’en apercevra, il s’agit d’une étude précieuse, en langue portugaise et anglaise, de l’éminent professeur, académicien et historien brésilien Gilberto Freyre, mettant en relief quelques-uns des aspects les plus marquants de l’expansion portugaise, dans ses relations avec différents peuples et races.

L’utilisation de l’étude susmentionnée semble bénéfique, c’est pourquoi il conviendra que votre Mission la remette chaque fois que c’est possible aux entités qu’elle peut intéresser ».4

Reconnaissant la valeur politique de l’œuvre et son potentiel d’argumentation et de propagande en faveur de la position du Portugal, un nombre significatif de missions portugaises sollicite au MAE l’envoie d’exemplaires supplémentaires.

Quelques années plus tard, la traduction française du recueil O luso e o trópico (Le portugais et les tropiques, 1961) sera aussi distribué par les missions portugaises à l’étranger. Dans une dépêche envoyée au directeur-général des Affaires Politiques et Consulaires du MAE, le secrétaire général du Congrès International de l’Histoire des Découvertes, Artur Moreira de Sá, explique :

« L’édition française du livre de Gilberto Freyre Le portugais et les tropiques paru, et ayant un intérêt particulier à ce qu’il soit connu des représentants étrangers de l’ONU, des délégations diplomatiques accréditées à Lisbonne, des ambassades et des consulats portugais ainsi que de tout autre entité que M. jugera opportun, je vous prie de daigner faire apporter à la Présidence du Conseil les 2000 exemplaires mis à la disposition de ce ministère ».5

Tout indique donc, qu’à partir du milieu des années 1950, le MAE tente systématique d’endoctriner les diplomates portugais dans le luso-tropicalisme. L’objectif est de les munir d’arguments (prétendument) scientifiques, consolidés à partir de l’histoire, la sociologie et l’anthropologie, pour qu’ils soient capables de légitimer la présence du Portugal en Afrique, en Inde, à Macau et au Timor.

Il leur incombe également la tâche de diffuser les idées du sociologue brésilien auprès des délégués des pays siégeant à l’ONU. La nécessité de diffuser et d’affimer le luso-tropicalisme auprès des Nations-Unies devient plus pressante après le début de la guerre coloniale en Angola et de l’occupation de Goa, Damão et Diu par l’Union Indienne. Tout indique que le luso-tropicalisme a eu des effets sur l’extérieur6, au moins jusqu’au début de la lutte armée pour l’indépendance de l’Angola. Il serait alors plus difficile à la diplomatie portugaise de garder cette position anachronique d’Administration de Lisbonne.

Propagande et moyens de communication

Orlando Ribeiro et Talibé, Guinée-Bissau, 1947Orlando Ribeiro et Talibé, Guinée-Bissau, 1947

La diffusion de la position portugaise ne se restreint pas aux forums politiques internationaux et aux milieux diplomatiques. Dans les campagnes de propagande nationale à l’étranger, on glorifie la contribution portugaise à la fraternité entre peuples et à l’intégration de races et cultures différentes dans une même nation. La participation du pays à l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1958 en est un bon exemple. On trouve d’abondantes références à la doctrine luso-tropicale dans l’œuvre au titre évocateur Portugal : huit siècles d’histoire au service de la valorisation de l’homme et du rapprochement des peuples, publiée à l’initiative du commissaire portugais de l’Exposition. Dans son article « Un peuple sur la terre », le géographe Orlando Ribeiro assure que le « Portugais n’est pas […] un concept de race, mais avant tout une « unité dans le sentiment et la culture », qui rapprocha des hommes de différentes origines » (AAVV 1958: 38). « Enjoignant les populations locales à participer à une civilisation commune », le Portugal empêcherait « le réveil de nationalismes locaux fictifs » (Idem : 39). Adriano Moreira, citant copieusement l’essai de Gilberto Freyre Intégration portugaise dans les tropiques (encore inédit à l’époque), cherche à démontrer que l’on doit au Portugal « la formulation de l’unique humanisme qui jusqu’à aujourd’hui se montra capable d’implanter la démocratie humaine dans le monde là où s’étendit l’occident » (Idem: 305). A son tour, Sarmento Rodrigues défend que l’« unité nationale portugaise » s’est formée et existe « par la volonté de tous les hommes, avec le sentiment d’élever tous les Portugais et sans intention d’exploiter la moindre parcelle, économiquement ou de quelqu’autre manière, au profit du peuple originel » (Idem: 315). Il souligne également le caractère chrétien des relations humaines au sein de la nation portugaise, reliées par l’interpénétration culturelle et par l’absence de « préjugés contre le métissage » (Idem: 316).

Dans les années 60, Salazar concède plusieurs interviews à la presse étrangère, dans lesquelles il utilise des arguments inspirés du luso-tropicalisme pour justifier le maintien de la présence portugaise en Afrique, l’objectif : conserver les soutiens et capter l’opinion publique internationale. Dans ses déclarations, il met sans cesse l’accent sur « le penchant naturel [des Portugais] à créer des contacts avec d’autres peuples, contacts desquels furent toujours absents n’importe quel concept de supériorité ou discrimination raciale ».7 S’appuyant sur des thèses de Freyre, il explique que les Portugais ne sauraient être d’une autre manière dans le monde, « parce que ce fut dans une sorte de multiracialité qu’il y a huit siècles, [les Portugais formèrent] une nation, au terme de diverses invasions venues d’Orient, du nord et du sud, et d’Afrique elle-même » (Ibidem). Questionné sur les différences entre la politique du Portugal dans ses provinces d’outremer et celle des autres puissances, il a de nouveau recours aux maximes luso-tropicalistes : « nous fûmes fondamentalement différents des autres, car nous recherchâmes toujours à nous unir aux peuples avec lesquels nous entrâmes en contact, pas seulement à travers des liens politiques et économiques mais essentiellement par un échange culturel et humain dans lequel nous leur donnâmes un peu de notre âme et d’eux, nous absorbâmes ce qu’ils pouvaient nous donner ».8 N’étant pas un apologiste du métissage, il souligne que de la fusion du Portugais avec les « peuples découverts » résultèrent les sociétés multiraciales brésilienne, goèse1 et cap-verdienne, et que ce sont ces exemples de capacité créatrice qui sont sur le point de se répéter en Angola et au Mozambique.9

Gilberto Freyre, Goa (Inde), 1952Gilberto Freyre, Goa (Inde), 1952

Si l’on prend en compte la nature dictatoriale du régime, il n’y a rien de surprenant à ce que l’Estado Novo ait eu recours au contrôle, à la censure et à la manipulation de l’information véhiculée par les organes de communication, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. La conquête de l’opinion publique était un élément décisif dans la lutte pour la survie de la « nation pluricontinentale portugaise ». Des instructions précises furent données à la presse indiquant comment aborder les informations concernant l’outremer. Ainsi, les expressions faisant référence à la séparation entre la métropole et les provinces d’outremer devaient être évitées ; le Portugal devait apparaître dans chaque énumération concernant les nations ou états asiatiques et africains ; on ne pouvait insinuer qu’il y ait une quelconque distinction entre races, au risque d’attaquer les religions islamiques, hindou et bouddhistes.10 Le bureau d’Affaires Politiques du Ministère de l’Outremer se chargea d’élaborer des commentaires journaliers, destinés à être transmis à l’ensemble de l’empire grâce à l’Émetteur National (station radiophonique de l’État). Dans ces commentaires étaient traités les thèmes d’intérêt national (l’attaque de l’Union Indienne à Goa, le « terrorisme » en Angola, l’anticolonialisme de l’ONU, la ‘menace’ communiste, le peuplement de l’outremer, le développement économique d’Angola, etc.) et le Portugal se présentait comme une nation ethniquement et culturellement hétérogène, dispersée géographiquement sur plusieurs continents. Gilberto Freyre (l’auteur et/ou sa réflexion) y est évoqué à maintes reprises. C’est le cas du commentaire dont nous reproduisons l’extrait ci-dessous, à propos de la Communauté Luso-Brésilienne :

« En effet, ce qui définit le Portugal, ce qui nous rend uniques entre les autres nations, c’est ce que l’on a appelé l’esprit de mission, autrement dit, l’ardeur de porter toujours plus loin dans l’espace le concept de vie qu’il détient ; non pas un désir d’Empire économique ou terrien, ni même de domination politique – mais une vocation irrépressible de transmettre aux autres la Vérité qu’il possède. […]

[…] Le Portugal n’est entier qu’en étant mondial – sa vie physique commence alors véritablement ; le Portugal n’atteindra sa représentation authentique du monde que lorsqu’il ira au delà du plan national – son apogée viendra grâce à la plénitude de la Communauté Luso-Brésilienne, avec la maturité du complexe lusotropical. C’est pour cela qu’aujourd’hui nous avançons, c’est dans ce but que nous devons travailler ».11

Dans la pratique, l’objectif de ces commentaires, au contenu empreint de propagande, était de faire sous couvert de « pédagogie » un endoctrinement des Portugais sur ce qu’ils étaient (en tant que peuple), leur mission dans le monde et comment ils devaient se comporter. Sous le prétexte d’un colloque qui se tenait à Lisbonne, on entendait sur l’Émetteur National :

“[…] Il est fondamental […] que nous sachions ce que signifie être portugais et comment doit se traduire cette condition de Portugais dans les réalités politico-sociales et en matière de géographie humaine. Or, jusqu’à présent, – parce que la question n’était pas vraiment posée et que tous les Portugais, même inconsciemment, sentaient dans leurs âmes la présence des éléments constituant ce fondement – il n’y avait pratiquement pas cette préoccupation d’étudier de manière systématique ces éléments et de rechercher à travers eux à élaborer un tel fondement comme corps structurant.

Un Gouli avec ses deux femmes et ses enfants, Goa, 1955Un Gouli avec ses deux femmes et ses enfants, Goa, 1955

Ce fut l’agression que nous subîmes en Angola qui attira violemment l’attention des Portugais sur la nécessité de cette recherche et de son élaboration, non seulement comme exercice intellectuel mais encore comme support pratique et lucide de l’action. De ce qui apparaît déjà sur le sujet – et il est impossible de ne pas souligner les études de Gilberto Freyre et le livre passionnant de Francisco Cunho Leão, L’énigme portugaise – il est juste d’éveiller l’intérêt autour du colloque organisé en ce moment même à Lisbonne par un groupe de jeunes écrivains et penseurs sur le thème « Qu’est ce que l’idéal portugais ? »12

En essayant d’aller coûte que coûte à l’encontre des accusations de racisme et de discrimination dans les colonies portugaises et des sentiments de supériorité raciale qui persistaient chez les colons, est même affirmé dans un autre commentaire que les Portugais ne sont pas blancs :

« Eh oui chers auditeurs ! Nous sommes par-dessus tout et sans l’ombre d’un doute, un peuple euro-africain. Les descendants de ces Africains captifs – une telle pratique était courante à l’époque dans le monde entier, et notamment au sein des sociétés traditionnelles africaines – se mélangèrent aux Portugais de l’époque, et le mode de vie découlant de ces gènes, de ces facteurs d’hérédité ainsi obtenus, persiste chez les dits prélats de la métropole, à qui un incompréhensible critère géographique prétend nier les droits et les affinités d’avec l’Afrique.

Ceux qui nous écoutent peuvent garder la certitude qu’entre tous les Portugais, il n’y a pas de « blancs » au sens d’ethnie différente »13


Milieu académique et scientifique

Allant dans le sens du discours officiel, le luso-tropicalisme trouve du soutien auprès de spécialistes de différents domaines du savoir : Jorge Dias (anthropologie), Orlando Ribeiro et Francisco José Tenreiro (géographie), Adriano Moreira (science politique), Mário Chicó (histoire de l’art), Henrique de Barros (agronomie), Almerindo Lessa (écologie humaine), António Quadros (philosophie), etc… Adriano Moreira joue un rôle fondamental dans ce processus, en qualité de professeur et directeur de l’Institut Supérieur d’Études Ultramarine, renommé par la suite Institut Supérieur de Sciences Sociales et Politique Ultramarine (institution d’enseignement supérieur qui préparait les cadres de l’administration d’outremer) ; et en tant que directeur du Centre d’Études Politiques et Sociales (CEPS) de la Junte d’Investigation Ultramarine (JIU), placé sous l’autorité de l’institut précédemment évoqué.

Adriano José Alves Moreira, Ministre de l'Outremer (1961-62)Adriano José Alves Moreira, Ministre de l'Outremer (1961-62)

L’année universitaire 1955-1956, Adriano Moreira introduit l’étude du luso-tropicalisme au programme de 2ème année du cours de Hautes Études Ultramarines de sa matière, Politique Ultramarine. La doctrine de Gilberto Freyre devient alors systématiquement enseignée dans cet établissement d’enseignement supérieur portugais, inspirant de nombreux travaux théoriques et de terrain14, des dissertations de licences, masters et doctorats. Nombre de ces travaux sont ensuite publiés par l’Institut Supérieur d’Études Ultramarines, le CEPS et la JIU, dans la collection « Études Politiques et Sociales ».

Le travail développé par Adriano Moreira, alors à la tête du CEPS, rendu possible par l’arrêté n° 15737 du 18 février 1956, dénote des préoccupations nées de la réflexion sur le luso-tropicalisme. Le centre a pour objectifs de « cordonner, stimuler et promouvoir l’étude des phénomènes politiques et sociaux, étudiés dans des communautés formées en territoires d’outremer ou en relation avec celles-ci, observant et exposant tout particulièrement les fondements, les caractéristiques et les résultats de l’action développée par les Portugais en outremer » (Moreira 1956). Son activité se divise en trois grands domaines : l’édition (notamment à travers la collection « Études de Sciences Politiques et Sociales »), l’organisation de colloques et la coordination de missions d’étude dans les provinces d’outremer.

L’analyse des travaux publiés dans cette collection « Études de Sciences Politiques et Sociales » permet d’évaluer la répercussion du luso-tropicalisme dans le domaine des sciences sociales, autour de la problématique ultramarine. On y trouve des références directes aux idées de Freyre (des citations de son œuvre, par exemple), et/ou l’incorporation de ses livres dans la bibliographie d’un nombre significatif de ces études (cf. Castelo 1998: 102-103).

On peut encore entrevoir l’influence de l’idéal luso-tropical dans les initiatives qu’Adriano Moreira entreprit quand il était directeur de la Société de Géographie de Lisbonne, à savoir la réalisation de deux congrès des Communautés Portugaises dans le Monde (1964 et 1967) et la création de l’Académie Internationale de la Culture Portugaise (1964).

Dans quelques cas, l’adhésion publique d’éminents académiciens portugais au luso-tropicalisme cache une conscience critique à l’égard de ce qui se passait en réalité dans les colonies portugaises. La distance abyssale qui séparait l’action coloniale de la théorie luso-tropicale émerge dans des rapports officiels. En effet, la colonisation portugaise, comme n’importe quelle autre, bâtit des obstacles raciaux, engendra des conflits et promut la discrimination. La discrimination raciale se faisait, en premier lieu, à travers la distinction juridique dudit « indigène » (établi par un statut propre). En première ligne des formes explicites de racisme, venaient les châtiments corporels. Ils étaient administrés aux travailleurs et aux domestiques par les patrons, ainsi qu’aux Africains « non civilisés » en général par les autorités administratives et policières (le martinet était utilisé). Des rafles étaient organisées pour « capturer » les indigènes fuyant un contrat, tardant à payer un impôt, sans patron ou fabriquant des boissons alcoolisées. Il y avait aussi des formes de racisme plus subtiles, comme par exemple la différenciation salariale, ou les entraves dans l’accès à l’emploi et à la promotion sociale. Parmi les causes de conflit et mal-être social apparaissent le recrutement forcé (appelé chibalo au Mozambique), qui mettaient une main d’œuvre bon marché à la disposition des colons – que ce soit des entreprises, des particuliers ou des administrations : l’envoi de contractuels dans les plantations de São Tomé-et-Principe, les cultures obligatoires, l’occupation de terres, le commerce par le troc exploitant les indigènes, le recouvrement d’impôts et le manque de respect de la part des autorités païennes.

Port de Bissau, chargement de cacahuètes, 1947Port de Bissau, chargement de cacahuètes, 1947

Quelques scientifiques envoient des avertissement successifs à partir du milieu des années 50, alertant d’une « déviance » dans le comportement des colons par rapport à la « tradition » portugais.15 Cependant, face à des pratiques qui démentent le modèle de ‘vivre ensemble’ pacifiquement, de métissage et d’interpénétration de cultures, on considérait que ce n’était pas le modèle qui n’était pas en phase avec la réalité qu’il prétendait caractériser, mais les pratiques qui s’éloignaient de la « tradition portugaise ».

Dans un rapport confidentiel de la mission d’étude de la JIU qu’Orlando Ribeiro entreprit à Goa en 1956, l’influence culturelle du Portugal réduite, la faible implantation de la langue, la présence fragile de l’Église catholique et le rôle insignifiant du métissage sont révélés à la société (Ribeiro 1999). La même année, dans un rapport confidentiel élaboré par l’anthropologue Jorge Dias au sujet des travaux de la Mission d’Études des Minorités Ethniques de l’Outremer Portugais (créé au sein du CEPS du JIU)16, il apparaît qu’au Mozambique, les métisses sont traités comme des indigènes et que la majorité des colons considère les noirs comme des êtres inférieurs. En Angola, on note une « évolution satisfaisante » entendue comme allant dans le sens de celle réalisée par la nation brésilienne, mais la répression des « abus non nécessaires » et la promotion du développement économique et social indispensable s’impose. En Guinée-Bissau, l’influence de la culture portugaise est pratiquement inexistante.

En 1959, Jorge Dias dirige une nouvelle campagne de la Mission d’Études des Minorités Ethniques de l’Outremer Portugais. Le rapport confidentiel, envoyé au président du Conseil, dénonce à nouveau les cas de ségrégation raciale.17 Une comparaison faite entre les relations raciales au Tanganyika et au Mozambique, révèle que lorsque dans le premier territoire les anglais adoptent une politique collaborative avec les indigènes, dans le second, les Portugais traitent mal les Africains, au même titre que les assimilés.

Jorge Dias évoque dans un rapport sa participation à une réunion tenue à Francfort sur les « problèmes politiques de la vie en commun entre noirs et blancs en Afrique ». L’anthropologue confesse qu’il réussit à ce que ses propos soient bien accueillis par les autres conférenciers, car « la position traditionnelle portugaise est tout à fait défendable quand elle est présentée en terme d’évolution post historico-sociale, comme un aspect de l’histoire de l’humanité, antérieure à l’expansion capitaliste européenne ».18 Il souligne que la structure sociale portugaise et le caractère national du peuple lusophone donnèrent lieu à « une sorte de colonisation dans un processus entièrement distinct de la colonisation du XIXème siècle » (Idem). Toutefois, il alerte : « Malheur à nous si l’on découvre qu’en réalité nous sommes en train de nous écarter grossièrement d’une ligne de conduite traditionnelle pour nous diriger vers la voie de l’exploitation brutale et impitoyable de l’indigène, oubliant ce socle d’humanité chrétienne qui nous caractérise et nous a donné la réputation d’exceptionnels colonisateurs »(Idem). Il conclut que sur le plan politique, la souveraineté portugaise sur les territoires d’outremer dépendrait de la correction des abus et de l’orientation que prendrait le comportement des colons portugais, le souhaitant plus humain et chrétien.

Confronté aux problèmes raciaux dénoncés par plusieurs chercheurs, le Conseil Orientateur du CEPS de la JIU, conjointement à l’opinion publique portugaise et en particulier des colons, propose des mesures pour encourager la tolérance raciale, la condamnation de l’exploitation et de la discrimination des noirs, l’éducation et la promotion sociale et économique des populations africaines.

Législation et action politique

En 1961, une série de difficultés politiques touchent le régime salazariste: l’attaque du paquebot « Santa Maria » par Henrique Galvão en janvier, la tentative de libération des prisonniers de la maison d’arrêt de Luanda en février, les massacres orchestrés par l’UPA (Union des Peuples d’Angola) au nord de l’Angola, le coup d’état militaire du général Botelho Moniz en mars et l’occupation de Goa, Damão et Diu par l’Union Indienne en décembre. A l’initiative du ministre de l’Outremer Adriano Moreira, investi en avril 1961, le gouvernement se voit dans l’obligation de promulguer un ensemble de mesures visant à éliminer les formes les plus archaïques d’exploitation coloniale (comme le contrat et l’agriculture obligatoire) et de discrimination raciale (l’indigénat). La révocation du Statut des Indigènes Portugais des Provinces de Guinée, Angola et Mozambique (décret-loi nº 43893, du 6.9.1961) permet de donner la citoyenneté portugaise à tous les habitants de ces territoires. Simultanément, l’accent est mis sur la constitution de sociétés multiraciales en outremer, à travers l’arrivée d’un grand nombre d’Européens.

Une famille de Portugais dans le colonat de Cela (Kwanza-Sud, Angola), 1960Une famille de Portugais dans le colonat de Cela (Kwanza-Sud, Angola), 1960

Les Juntes Provinciales de Peuplement d’Angola et Mozambique sont créées à cet effet (decreto n.º 43895, de 6.9.1961) : ce sont des organes supérieurs d’administration publique, responsables, dans chaque province d’outremer, de la direction et de l’orientation de toutes les questions relatives au peuplement du territoire, ainsi qu’à la coordination des initiatives publiques et privées qui y sont liées. Ayant pour objectif de promouvoir l’intégration multiraciale tant invoquée, un effort est fait : des natifs et des Cap-Verdiens sont admis dans les nouveaux colonats, quelques-uns étant mixtes.

Dans le préambule du décret de création des Juntes Provinciales de Peuplement d’Angola et Mozambique, Adriano Moreira développe une argumentation clairement influencée par le luso-tropicalisme et cite Gilberto Freyre.19 Il explique que les problèmes du peuplement « sont à la base, d’une part, de la valorisation économique et sociale des territoires et des personnes, et d’autre part, de leur réel avènement et de leur intégration dans des éléments ethniques, étrangers dans la patrie commune, dans cette communauté multiraciale harmonieuse que nous avons traditionnellement proposée et que nous nous sommes efforcés de créer ». Indépendamment des modalités de peuplement «  il y aura toujours, à la base de sa conception, la réalisation de la vocation œcuménique du peuple lusophone, se traduisant par la création de communautés pluriraciales pleinement intégrées et stables, synthèse harmonieuse de valeurs culturelles d’origines variées, et dont la fécondité dans la formation de nouvelles civilisations tropicales à la singulière richesse trouve dans le Brésil l’exemple le plus abouti et éloquent » (Diário do Governo, I série, n.º 207, p. 1129).

La « haute priorité » que constitue le peuplement européen en Afrique portugaise, est envisagée comme une tâche « énorme et urgente », qui ne peut être confiée « à la simple inspiration individuelle », mais devra être pleinement assumée par l’État. A l’intégration multiraciale, « faite du rejet absolu de tout intérêt mercantile », se justifie le peuplement intensif illustré par des éléments de la métropole qui « établissent là-bas leur foyer et y trouvent la véritable continuité de la patrie », les incitations à l’établissement définitif de « travailleurs spécialisés de tous niveaux et secteurs », la création de colonats mixtes, la promotion des communautés rurales et, en général, le développement accéléré des infrastructures et des économies des territoires d’outremer (Portugal. Ministère de l’Outremer 1961: 8-11).

Le 1er février 1962 le décret n.º 44171 est finalement promulgué. Il permet la libre entrée et l’établissement de citoyens portugais dans n’importe quelle partie du territoire national (parallèlement à la création de l’ « Espace Économique Portugais »). Jusqu’alors, les Portugais qui avaient l’intention de migrer dans les colonies devaient disposer de la « carte d’appel », prouver qu’ils avaient un emploi assuré à leur arrivée ou des moyens de subsistance. L’Estado Novo avait déjà commencé à empêcher, graduellement, la migration massive de natifs de la métropole vers l’outremer après la Seconde Guerre mondiale. C’est seulement dans les années 50 que le modèle de développement économique et des relations raciales à instaurer dans les colonies cessa de se reposer sur une conception purement utilitaire de l’exploitation des ressources naturelles et humaines locales, contemplant alors le peuplement intensif de ces territoires par les Européens, et l’amélioration des conditions de vie des Africains.

Colonat açorien, Catofe (Kwanza-Sud, Angola), 1960Colonat açorien, Catofe (Kwanza-Sud, Angola), 1960

Dans le contexte des guerres de libération d’Angola, de Guinée-Bissau et du Mozambique, les gouvernements coloniaux et les Forces Armées sentirent la nécessité de développer un ensemble d’initiatives politico-sociales, essayant de trouver des appuis chez les populations soumises au colonialisme portugais et de réduire l’ensemble des soutiens des mouvements indépendantistes, mais aussi d”inculquer aux colons les valeurs de tolérance raciale et de droits humains. Parmi les objectifs généraux de l’Action Psychosociale, figurait la promotion de l’entente entre personnes de différentes « races » et religions, « suivant des principes d’humanité, de justice et de respect des valeurs traditionnelles, dans une affirmation constante du concept de luso-tropicalisme, qui nous distingue des autres nations »20. Nombre d’actions furent réalisées dans cet esprit, depuis la promotion d’activités sportives (en particulier des défis de football), à des confraternalisations, en passant par des bals, des séances de cinéma, etc.

Cependant, il existe plusieurs témoignages démontrant que ce travail d’attraction des populations africaines n’étaient pas comprises ni reproduites par d’autres agents du pouvoir colonial et par la majorité des colons (vd. Castelo 2007: 357-362). En 1972, l’arrêt du ministre de l’Outremer Silva Cunha, placé dans la copie d’un procès verbal du Conseil Provincial de l’Action Psychologique du Gouverneur Général du Mozambique, dans lequel étaient dénoncés les irrégularités fréquemment pratiquées contre les populations autochtones, montre à quel point on était loin de la convivialité égalitaire et harmonieuse entre Européens et Africains :

« Nous sommes très préoccupés de constater que, malgré les instructions et les recommandations formulées instamment à maintes reprises, nous continuons à observer des violences et des illégalités dans les relations entre les autorités ou particuliers et les populations natives en matière de travail et de propriété. Le Gouvernement de la Province doit faire un effort sérieux pour mettre un terme aux pratiques inconvenantes et illégales qui contribuent à faciliter l’action subversive. »21

 

Considérations finales

Dans les années 1930-1940, l’Estado Novo ignora ou rejeta la thèse de Gilberto Freyre car elle conférait une trop grande importance au métissage, à l’interpénétration des cultures, à l’héritage arabe et africain dans la genèse du peuple portugais et des sociétés créées par la colonisation lusophone. Les idées du penseur durent attendre les années 1950 pour que le régime de Salazar les considère plus favorablement. A cette époque, le régime adopta une version simplifiée et nationaliste du luso-tropicalisme comme discours officiel, servie dans la propagande et la politique externe. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ce changement d’attitude ne resta pas étranger à la conjoncture internationale, ni à la nécessité du Gouvernement portugais d’affirmer l’unité nationale face aux pressions externes favorables à l’autodétermination des colonies. En parallèle, on assista à l’entrée du luso-tropicalisme dans les milieux académique et scientifique, en particulier ceux liés à la formation des cadres de l’administration d’outremer et à ladite « occupation scientifique » des colonies. Avec le début de la guerre en Angola et l’arrivée d’Adriano Moreira au Ministère de l’Outremer, un ensemble de mesures législatives inspirées du luso-tropicalisme fut promulgué. Dans ce nouveau contexte, on essaya également d’inculquer aux Portugais l’idée de l’action bénéfique de la colonisation portugaise ou, plus euphémiquement, « de la manière portugaise d’être dans le monde ». La propagande s’en chargea, infatigablement : il était urgent de modeler la pensée, surtout celle des colons et des agents du pouvoir colonial sur le terrain, pour continuer l’action. Dès lors, une version simplifiée du luso-tropicalisme entra peu à peu dans l’imaginaire national, contribuant à la consolidation de la propre image des Portugais, dans laquelle ils se reconnaissent mieux : celle d’un peuple tolérant, fraternel, avec des capacités d’adaptation et à vocation œcuménique.

Dans l’œuvre de Gilberto Freyre, l’auteur nous communique sa conception singulière du temps, se mêlant au passé, présent et futur. Cette conception élucide les ambiguïtés et les contradictions dans lesquelles il s’implique en traitant de la communauté luso-tropicale. Parfois, il la présente comme une réalité au passé, qui remonte aux XVème et XVIème siècles, parfois, comme une réalité vive, présente, parfois encore, comme futur, destin, idéalisation. C’est surtout en tant que projet que l’idée de communauté luso-tropicale a survécu à son auteur, à la fin de l’empire portugais. Il anime désormais la Communauté de Pays de Langue Portugaise et le discours politique et idéologique le plus consensuel sur la position du Portugal dans le monde. Le risque actuel est qu’il continue à être utilisé comme un dispositif rhétorique, dans une perspective acritique et immobiliste. Hier, pour légitimer le colonialisme portugais ; aujourd’hui, pour alimenter le mythe de la tolérance raciale des Portugais et même un nationalisme portugais intégrateur et universaliste, contrairement aux « mauvais »nationalismes, fermés, ethnocentriques et xénophobes.

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  • SALAZAR, António de Oliveira. 1967. Entrevistas: 1960-1966. Coimbra: Coimbra Editora.

 

 

  • 1. Formellement institué en 1933, après que le coup d’état du 28 mai 1926 a fait tombé la Ière République (1910-1926). l’Estado Novo fut une dictature conservatrice, catholique et colonialiste. Ses figures de proue furent les présidents du Conseil António de Oliveira Salazar (jusqu’à 1968) et Marcelo Caetano (de 1968 jusqu’au 25 avril 1974).
  • 2. Peter Burke et Maria Lúcia Pallares-Burke se réfèrent au luso-tropicalisme comme une « presque-théorie », « perhaps the closest thing to a theory that Freyre ever enunciated » (Burke et Pallares-Burke 2006: 188-189). Adriano Moreira et José Carlos Venâncio, entre autres, considéraient déjà le luso-tropicalisme comme une théorie sociale (Moreira e Venâncio 2000). A son tour, Miguel Vale de Almeida se réfère au luso-tropicalisme en tant que discours (Almeida 2000: 183-184).
  • 3. Cf. Portugal, archive historico-diplomatique du Ministère des Affaires Étrangères (AHD), PAA 308; et P. 2, A. 59, M. 351.
  • 4. Circulaire n.º 3 du MNE, envoyée aux ambassades, légions, consulats et délégations du Portugal. PT/AHD, PAA 308.
  • 5. Dépêche n.º 102 de la Commission Exécutive du Vème Centenaire de la Mort de l’Infant D. Henrique – Congrès National de l’Histoire des Découvertes, envoyée au directeur-général des Affaires Politiques et Consulaires du MNE, le 16 janvier 962. PT/AHD, PAA 308.
  • 6. Amílcar Cabral avançait qu’“une puissante machine de propagande a été mise en marche afin de convaincre l’opinion publique mondiale que nos peuples vivaient dans le meilleur des mondes […]. Et, comme cela arrive pour tant de mythes, particulièrement dans ceux qui concernent la sujétion et l’exploitation des individus, il ne manqua pas « d’hommes de science », parmi lesquels un sociologue de renom, pour lui servir une base théorique – dans ce cas, le luso-tropicalisme. […] Et non sans succès, comme le montre un incident ayant eu lieu à la Conférence des Peuples Africains à Tunis, en 1960, pendant laquelle nous rencontrâmes quelques difficultés à nous faire entendre. Un délégué africain à qui nous essayions d’expliquer notre situation, répondit en toute sympathie: «Oh, mais pour vous c’est différent. Vous n’avez pas de problèmes – vous êtes bien avec les Portugais. » (Amílcar Cabral. 1975. “Prefácio”. In Basil Davidson. A libertação da Guiné. Lisboa: Livraria Sá da Costa. p. 3).
  • 7. “Entrevista à revista Life, de Nova Iorque, 4 de Maio de 1962” (Salazar 1967: 84).
  • 8. “Entrevista ao semanário U. S. News and World Report, de Nova Iorque, 9 de Junho de 1962” (Salazar 1967: 125).
  • 9. “Entrevista concedida à cadeia de jornais Southam, do Canadá, dezembro de 1962” (Salazar 1967: 156).
  • 10. Note n.º 72 - “Projecto de normas de carácter permanente para uso interno da Direcção dos Serviços de Censura com relação ao Ultramar” – de Eduardo Freitas da Costa (Juillet1960). Portugal, Archive Historique Ultramarine (AHU), PT/AHU/MU/GNP/158/cx. 1.
  • 11. Commentaire n.º 263, daté du 5.9.1961, signé de Eduardo Freitas da Costa, intitulé “Caminhos de grandeza”. PT/AHU/MU/GNP/161/cx. 1.
  • 12. Commentaire n.º 201, daté du 21.6.1961, signé de Eduardo Freitas da Costa, intitulé “Fundamentação do portuguesismo”. PT/AHU/MU/GNP/161/cx. 1.
  • 13. Commentaire n.º 183, daté du 5.8.1964, signé de Carlos Maria Alexandrino da Silva, intitulé “A verdadeira sociedade plurirracial: nós, portugueses, não somos «brancos»”. PT/AHU/MU/GNP/161/cx. 4.
  • 14. “J’ai la conviction que ce fut dans mes cours de la matière alors intitulée Politique Ultramarine que le luso-tropicalisme devint systématiquement enseignée et traitée, inspirant de nombreux travaux de terrain et théoriques” (Adriano Moreira. 1987. “Em lembrança de Gilberto Freyre”. Ciência & Trópico. 15(2): 191).
  • 15. La “tradition portugaise” n’avait rien d’inné pour le peuple portugais, malgré ce que l’on essaye de faire croire, mais face à un modèle géographiquement et historiquement resitué, en se reportant à la situation politique et sociale des élites locales, qui jusqu’à la moitié du XIX ème siècle servirent de support au pouvoir colonial en certains points précis d’Afrique, c’est à dire, face à l’implantation de l’État colonial moderne et de l’établissement de courants migratoires de la métropole en direction de l’empire (vd. Alexandre 1998: 207-208).
  • 16. Portugal, Archive National da Torre do Tombo (TT), PT/TT/AOS/CO/UL-37, Pt. 1.
  • 17. PT/TT/AOS/CO/UL-37, Pt. 2.
  • 18. Rapport datant du 7 juillet 1958, dont la copie fut envoyée au gouverneur-général du Mozambique par le directeur-général d’Administration Politique et Civile, le 31.1.1959. PT/AHU/MU/GNP/084/pt. 33.
  • 19. Adriano Moreira, le 7 septembre 1961, envoie à Gilberto Freyre le Journal du gouvernement du jour précédent, avec la missive suivante: “Mon cher ami: / Je crois que vous serez intéressé de connaître la législation qui apparaît dans le Journal du Gouvernement que je vous envoie. J’attire votre attention sur la page 1129. Veuillez m’excuser de ne pas pouvoir vous écrire plus, mais le temps me manque”. Brésil, archive documentaire Gilberto Freyre, correspondants Portugais.
  • 20. Instructions de APSIC (1970-1971), Conseil Provincial de l’Action Psychologique de Mozambique, PT/AHU/MU/GNP/061/cx. 1.
  • 21. Copie de l’acte nº 11/971 de la réunion du 10.11.1971 au Conseil Provincial de l’Action Psychologique, du Gouverneur-général du Mozambique, envoyé par le chef de cabinet du Gouverneur-général du Mozambique, Custódio Augusto Nunes, au chef de cabinet du Ministère de l’Outremer, le 7.1.1972. Le communiqué du ministre, J. Silva Cunha, fut transcrit et remis par le directeur du Cabinet d’Affaires Politiques, Ângelo Ferreira, au gouverneur-général du Mozambique, le 9.2.1972. PT/AHU/MU/GNP/061/pt. 1.
Traduction:  Camille Diard

par Cláudia Castelo
A ler | 9 février 2015 | angola, Brésil, goa, Guinée-Bissau, lusotropicalisme, Portugal