Voir et être vu (note sur Joao de Melo)

Nous avons mis la main par hasard sur un petit livre de Joao de Melo doublement intitulé Olhos cor de lima / Des yeux couleur citron1. il se compose de trois récits extraits d’un recueil publié dix ans plus tôt qui a pour titre As coisas da alma (Publicaçoes Dom Quixote – 2003).Il nous semble – ce sera le point de départ de notre réflexion – que ces trois textes développent une thématique unique : celle de la vision comprise dans sa plus vaste extension. Car elle ne relève pas seulement du domaine de la physiologie humaine ; elle intéresse au premier point le champ culturel et ceci pour une double raison : d’une part elle est tributaire  de  stéréotypes, d’idées toutes faites. « Voir, c’est la plupart du temps, par mémorisation et anticipation, espérer trouver ce que nous attendons et non ce que nous ignorons ou redoutons »2. La cécité est prise par les voyants comme un drame irrécupérable car rien ne peut remplacer la vue entendue comme organe de connaissance du monde extérieur. L’idée selon laquelle le sens de la vue est premier dans l’ordre du savoir jalonne quasiment toute l’histoire de la philosophie depuis les Présocratiques jusqu’à la naissance de l’anthropologie dans la première moitié du siècle dernier.

Par la précision de menus faits de la vie quotidienne, J. de Melo apporte un démenti global à à cette vulgate bien qu’il le fasse par le biais de la voie narrative et non pas spéculative. D’une manière générale, Benvinda, l’héroïne du premier texte dans l’ouvrage cité, ne souffre d’aucun manque qui serait dû à son absence de vision. Car en toute circonstance, elle est capable d’identifier l’information venue de l’extérieur et de répondre à la question «Qu’est-ce » ou  «Qui est-ce ? », l’auteur multiplie les exemples illustrant cette aptitude : lorsque l’avion qui l’amène aux Açores avec Manuel, son mari, se pose sur la piste, une odeur de salpêtre se fait sentir, elle conclut immédiatement : « il ne peut y avoir d’odeur plus évidente et plus naturelle que celle-ci sur une île » (p 9). L’odorat s’avère ainsi un supplétif efficace de la vue puisqu’il permet d’identifier le lieu où va séjourner la jeune femme.

Cependant cette faculté n’est pas le seul processus à intervenir. En fait c’est toute la personnalité de l’individu atteint de cécité – y compris la réalité corporelle et donc les autres facultés – qui entre en jeu dans sa reconnaissance du monde. J. de Melo le dit clairement quand il écrit : « Benvinda avait l’impression de connaître par coeur (l’île de Sao Miguel). Mais en réalité elle ne pourrait la connaître que si elle lui entrait dans le corps par la peau , l’oreille, le nez et même la salive ». (p 25). Car en de telles circonstances, c’est le corps dans toutes ces potentialités cognitives qui se substitue à la vue et qui apporte le plein des données nécessaires à l’interprétation du monde ambiant. Corrigeons immédiatement notre propos car le terme « interprétation » est inapproprié en tant qu’il renvoie à un travail intensif de la pensée. Or tout dans l’attitude de Benvinda indique le contraire d’une recherche spéculative. Plutôt que de scruter ce qui l’entoure afin de l’identifier et de le nommer, celle-ci se laisse submerger par « l’évidence occulte des choses », « le silence de la terre », « le vent tiède et humide » ; elle se laisse dominer par une songerie bienfaisante, laquelle engendre un état apaisé alors que l’exercice réflexif demande  une attention passionnée de chaque instant. Sa situation fait qu’elle ne cherche pas à  approfondir  ni à expliquer mais à accueillir le contact, sous des formes multiples, avec les éléments du  monde extérieur. Il en ressort une impression de bien-être qui met le corps et l’esprit au repos ; tout paraît être à sa place dans une « harmonie » universelle : « la légèreté de la vie planait dans les parages » (p 25). Néanmoins tout n’est pas aussi simple. Les choses comme le vivant (le texte fait allusion aux oiseaux p 25) ne sont pas seulement perçues dans leur réalité immédiate et sensible (tiédeur du vent sur le visage, l’odeur de la mer, le silence et le bleu de la terre …) : elles sont soumises à une myriade de combinaisons et peuvent alors dessiner un paysage surprenant en ce qu’il bafoue les règles habituelles de sa construction. Ainsi, Benvinda demande à son mari s’il y a beaucoup d’oranges ou de tangerines sur son île natale. Ce dernier s’étonne de la question puisqu’il y a la mer de tous côtés. Ce à quoi, elle rétorque : « Moi, je les vois dans la mer. Mais comme tu n’es ni poète ni un aveugle comme moi, tu ne peux pas voir les orangeraies de la mer. Moi, si » (p 26).

L’aveugle a donc un pouvoir particulier, celui de voir ce que les autres – ceux qui jouissent d’une « bonne » vue – ne peuvent discerner. Il a donc accès à des réalités non perceptibles à l’œil mais qui sont essentielles  comme on le verra ultérieurement. L’aveugle voit donc l’invisible. Cette topique restaure une conception fort ancienne puisqu’elle remonte au temps immémorial de la Grèce archaïque. L’aède était ce poète qui, en accompagnant ses propos des sonorités de la lyre, faisait connaître des événements qui se sont déroulés dans un « temps primordial » un « temps originel »3. L’aède a ainsi la possibilité d’entrer en contact avec l’autre monde. Cet état de voyance est un privilège conditionné par la perte de la perception visuelle. Ce trait se retrouve dans certaines cultures non occidentales comme celle des Dogons du Mali dont Ogotemmêli, un guerrier aveugle, retrace pour Marcel Griaule, la cosmogonie propre à sa société4. Dire qu’il en va de même pour Bevinda serait outrancier car elle ne dialogue pas avec des entités invisibles ; elle conçoit seulement des agencements inédits entre les choses. La filiation avec le poète est patente : L’une comme l’autre ont la capacité de distinguer l’exta-sensible du sensible. Toutefois notre héroïne est à même d’interpréter ou de prévoir les réactions des membres de son entourage bien qu’elles ne les perçoive pas. Lorsqu’elle est présentée à sa belle-famille açorienne pour la première fois, elle ne manifeste pas la moindre nervosité car elle sait par avance la manière dont elle doit se comporter (p 15). Tout se passe comme si elle détenait un savoir anonyme mais universel qui, par-delà les apparences trompeuses des singularités attachées à tel ou tel individu, permet d’atteindre l’identité profonde des personnes. Notons par ailleurs que cette compréhension n’a pas uniquement rapport aux gens ; elle embrasse aussi le non-humain dans son ensemble car Benvinda « voyait surtout l’invisible qui habitait intérieurement les êtres et les choses » (p 13).

Ce pouvoir à saisir le réel sous la diversité disparate des sensations est omniscient ; il donne accès à l’environnement immédiat par le biais de synesthésies qui, toutes, concourent à dessiner les contours de situations qui, sans elles, resteraient énigmatiques. Ainsi le chromatisme comme l’odorat sont des indicateurs de première importance dans la manière dont fonctionne cette « forme de vision » (p 13). L’un et l’autre de ces secteurs sont en relation transitive avec des sensations provenant d’un domaine extérieur : certains coloris se révèlent ainsi ouverts sur les qualités gustatives de telle ou telle denrée comestible (le texte parle de »l’invisible des couleurs qui existaient dans le goût des aliments » et du côté « effacé  (qu’il y avait) dans le parfum( qui traversait les matins d’oiseaux et les champs éparpillés du vent » (ibid). Cet ensemble sensoriel débouche sur une impression globale (physique et cérébrale) de bien-être aussi bien pour elle-même que chez celles et ceux qui l’entourent car partout elle lit « la couleur or et azur dans la vie et dans la joie des gens » (ibid).

Nous n’en avons pas terminé avec les problèmes posés par la vision dans ses rapports avec l’invisible. Car ce dernier terme ne désigne pas exclusivement l’au-delà ténébreux ou lieu de félicité du sensible ; il réfère au corps dissimulé sous le vêtement ou la parure , ce qui en fait le lieu de projections fantasmatiques. La femme habillée est alors mise à nu en pensée par k’homme qui la contemple et révèle une personnalité qui peut être à l’opposé de ce qu’elle paraît être en étant vêtue. C  est le cas avec la protagoniste de la nouvelle intitulée Olhos cor de lima. Cette jeune femme « éblouissante et distinguée » (p 29) dont la beauté ravit tous les convives du restaurant où elle vient prendre son petit déjeuner. Les hommes la regarde avec une jubilation qui attise la flamme de leur regard » (ibid). On pourrait y voir la puissance de la pulsion sexuelle qu’ils éprouvent. La jeune femme n’est pas insensible à cette attirance généralisée car elle est « sûre de se voir aimée dans le regard de tous les hommes du monde » (ibid). Pourtant il n’en est rien : l’auteur apporte un soin particulier à noter les caractéristiques physiques de la jeune femme -  les yeux, les lèvres, les mains – et l’impression de beauté unique qu’elles dégagent et se garde bien de relever les zones érogènes de ce corps tant désiré par la gent masculine (du moins celle des consommateurs au restaurant). C’est que, contrairement à Claudia Lourenço, l’héroïne de Vozes e sombras qui demandait un portrait nettement plus sexualisé eu égard à la trame thématique de l’histoire narrée, la protagoniste du présent récit est dépourvue d’attributs spécifiquement féminins. Le texte évite soigneusement la référence aux zones érogènes et s’applique à décrire le ressenti de la vision de cette femme, soit l’impression générale éprouvée par les convive. C’est ainsi qu’ils notent sa « voix faible, timide » (p 33 ), ses « doigts tremblants angoissés », « ses yeux couleur citron » (ibid), « sa peau blanche sous la discrète coloration des taches de rousseur » (p 41), « la délicatesse de ses poignets »(p 31) etc. Au lieu de fixer leur attention sur les parties de son corps susceptibles d’éveiller le désir , les hommes font preuve d’une pudeur extrême à son égard. « Ils cèdent à l’émerveillement et à la vénération que leur inspire la belle » (ibid) et se montrent définitivement conquis par « la splendeur de sa présence «  (p 29). Pareille vision fait passer au second plan les projections fantasmatiques qui aiguisent l’attrait physique. Non que celles-ci disparaissent totalement – les hommes qui la contemplent font des «rêves d’amour » empreints de  «désir d’impossible » (ibid) – mais elles s’estompent devant la force de ce que J. de Melo nomme  « le mythe de l’amour » (p 33) et qu’il faut comprendre non dans son acception socio ou ethnographique mais dans un sens plus commun ; celui dans lequel ce terme est synonyme de convention, d’opinion préconçue voire de méconnaissance, d’erreur d’interprétation. Relisons. « Les hommes ; dit-on, (tous les hommes) sont plus sensibles au mythe de l’amour qu’à la majesté bien réelle d’une princesse de rêve » (ibid) nous avons souligné le groupe de mots notant l’aspect indubitablement visible de la beauté de la jeune femme ; ce qui par contre-coup (par opposition) inverse la relation entre les deux réalités. Contrairement à ce qui paraît évident, c’est bien le charme de la dame qui est le point fixe, « les marques d’une profonde tristesse « (ibid) sur ce visage féminin n’étant qu’une représentation convenue, sans rapport objectifs avec l’esthétique de l’héroïne.

Pourquoi une telle bévue ? Nous voici au point crucial du récit conçu dans sa trajectoire.F. Jullien écrit « l’évidence c’est précisément ce qu’on ne pense plus ce qu’on ne pense plus à penser »5. En effet, lorsqu’elle devient une représentation banalisée par le grand nombre de ces adeptes, elle se donne « naturelle », autrement dit, comme allant de soi et ce faisant, comme étant hors de la sphère du moindre doute. Dès lors, n’importe quel homme va éprouver cette compassion qui finit par oblitérer complètement la première impression – celle de la plastique  majestueuse de la femme venue s’installer aux côtés de son mari dans la salle commune du restaurant. Remarquons l’absence de nom chez les protagonistes, cela confirme le côté anonyme de la situation : n’importe qui aurait le même jugement vis-à-vis de la jeune femme. Comme le note J.M Schaeffer « nous sommes enclins à accorder plus de crédit à e qui confirme nos croyances établies qu’à ce qui les ébranle »6.  Cette vérité de fait trouve sa pleine réalisation dans le mode de compréhension de l’attitude de la dame. Car si cette dernière focalise tous les regards, il n’en reste pas moins qu elle est perçue immanquablement avec son époux à ses côtés. Or il est en tous points l’anti-modèle de son épouse du point de vue esthétique. Elle est une « princesse de rêve », il est «un homme  banal’ (p 35) : « le vert lime de ses yeux » (p 39 ),  des « yeux couleur citron » (titre) contrastent frontalement avec ceux « d’un air presque démoniaque » (p 35) de son mari dont les « lèvres (sont) si serrées, si hermétiques qu’on dirait un aveugle » (p 37)7. Pareil portrait physique devait déboucher sur une figure moralement condamnable. Tout naturellement, le narrateur-personnage (le je désigne aussi bien le scripteur que le personnage qui prend la parole et qui s’exprime au nom et place de tout individu de sexe masculin) projette en imagination des scènes d’une grande violence. Le porte-voix de la gent masculine déverse toute sa haine et son mépris du compagnon de l’héroïne en concevant un épisode où ce dernier la blesse grièvement : « Qui si un jour il ne finira pas par la battre, par lui défigurer le visage avec sa lame  de rasoir ou même pae la tuer en l’accusant d’être si insupportablement belle et désirée de tous » (p 37) ; « voilà qu’il lève la main… il menace même de la battre ou de la tuer en public » (p 47).Tout cela est le produit de vues de l’esprit chez celui qui observe la jeune femme, laquelle ne prête aucune attention à ce qui se passe autour d’elle. Elle demeure inaccessible et ne fait qu’alimenter les rêveries de ceux qui la dévisagent.

Cette nouvelle est organisée selon le principe binaire qui oppose la femme aux hommes présents dans le restaurant. Le troisième récit du livre dont on s’occupe présentement obéit à la même norme, sauf que là l’or est mis à la place de la jolie femme. Il en possède les propriétés essentielles. D’abord il s’agit d’une matière qui ne cesse d’éveiller le sens tactile chez quiconque passe devant la vitrine de Monsieur Condé, le marchand d’antiquités et de métaux précieux. Le couple formé par Antonio et Matilde le « convoitent (p 53) inlassablement; « ils ont besoin de toucher les objets » en vitrine et donc les chaînes, chaînettes, bagues et bracelets en or. L’odorat est aussi mis à contribution. « Car l’or a une odeur bien spéciale, une odeur unique, qui n’appartient qu’à lui » (ibid). Il va sans dire que la vue est l’organe principal dans le plaisir que procure ce métal lorsqu’il est savamment travaillé. Sa « beauté », son « élégance » sont source d’ »émerveillement « (ibid). Bref, les badauds s’arrêtent devant ces bijoux et éprouvent un « l’envoûtement » auquel aucun n’échappe.Il faut dire que de tout temps , l’or a exercé une sorte de fascination et ce,en tout lieu. Au VIII °sicle avant notre ère, Hésiode avait élaboré « le mythe généalogique des âges »8 dans lequel chacun d’eux était symbolisé par un métal selon un classement hiérarchique strict : l’âge d’or, le premier d’entre eux, regroupant les vertus essentielles aux humains et à la vie sociale  (justice, piété) et qui  équivaut à des conditions de vie paradisiaque (abondance de nourriture, absence de labeur, ignorance de la fatigue,de la maladie). Bref, « les hommes vivaient comme des dieux »9.Dès les premiers temps de la Grèce préhéllénique, l’or est survalorisé à l’extrême. Sa qualité primordiale est d’être un gage de grande richesse  Rappelons aussi que l’actuel Ghana se nommait « la Côte de l’Or ». L’expression n’est pas surfaite car les bijoux confectionnés dans cette matière étaient suffisamment nombreux pour provoquer l’appétit des navigateurs portugais qui accostèrent près du village de Shana. D’autres régions d’Afrique tel le pays de Pount dans la Somalie ou la Nubie aujourd’hui comprise dans le Soudan méridional, l’Ethiopie et l’Egypte étaient connues dès le second millénaire, pour l’or qu’elles recèlaient. Certains objets sont aussi des objets véhiculant uneè part importante de la culture comme on peut s en rendre compte avec le siège d’or que le roi fondateur du royaume des Ashantis reçut du ciel comme symbole de sa puissance. Ces propriétés semblent être universelles c’est-à-dire hors d’une époque et d’un milieu géographique précis : partout et toujours l’or est signe de richesse avec les propriété qu’elle connote soit le pouvoir, le prestige. Le meilleur exemple demeure Mansa oussa, empereur du Mali ; qui en 1224, fit le pèlerinage à La Mecque où il dilapida une immense fortune.

Il va sans dire  que l’or a alimenté imagination et réflexion de  bon nombre d’écrivains. Dans Le nom de la rose Umberto Eco montre tous les dangers que représente ce métal sur le plan moral car il fait naître la corruption et tous ses dérivés (jalousie,valorisation de la richesse….)10

Ce dernier point est patent dans le récit de J. de Melo. En effet, monsieur Conde se pose comme l’antithèse du couple Antonio – Matilde. Pour lui, les objets exposés dans la vitrine de sa bijouterie ne sont autre chose qu’une douce occasion de  s’enrichir (douce car ne nécessitant aucun effort physique). Aucune réaction marquant le plaisir de sentir tactilement une parure, « (il) n’affecte aucun sentiment et pas la moindre émotion » (p 67) ; seul compte pour lui l’argent qu’il retire de cette activité et les largesses qu’elle lui permet d’offrir à ses enfants et ses petits enfants (cf p 75).

Cela nous invite à mettre en perspective les trois textes rassemblés dans ce petit volume et à dialectiser les rapports entre la femme et les hommes. Ceux-ci sont essentiellement dans une position passive vis-à-vis de la première et il en est de même dans la dernière si on admet comme mentionné plus haut l’assimilation de la matière aurifère à la femme eu égard à l’admiration générale qu’elle suscite. Toutefois le voir est inséparable de l’être vu. Alors que le protagoniste qui s’est mis en tête de la délivrer des griffes de son « tyran » (p 49), la belle « l’éconduit d’un geste furieux d’un geste sans gratitude » (ibid). Il y a donc une sorte de double personnalité chez elle ; on la croit malheureuse mais c’est un leurre, l’affliction qui semble l’envahir ne présage en rien d’une ouverture bienveillante car positive envers autrui.Cette duplicité se lit aussi dans la première nouvelle puisque l’héroïne dit qu’elle aperçoit des orangeraies ou des vergers de tangerines dans la mer qui borde l’île où son avion vient d’atterrir. Devant l’incrédulité de son époux elle dévoile sa vraie identité : « Comme tu n’es ni poète ni aveugle comme moi, tu ne peux pas voir les orangeraies de la mer » (p 27). Alors son mari découvre la nature cachée de sa femme, laquelle révèle un double visage.

Il en va de même avec le récit où l’or présente des qualités spécifiquement féminines.mais ici intervient un troisième facteur incarné par le boutiquier, Monsieur Conde. Dans les deux premiers textes, la femme est exposée frontalement à l’homme ; dans le dernier (Ouro em pranto) il en va autrement. Car à proprement parler, la matière aurifère est muette et n’extériorise aucun signe qui soit porteur de sens  par opposition à la jeune mariée ou à la protagoniste fabuleusement attirante des histoires précédentes qui réagissent cavalièrement face à la conduite des représentants de la gent masculine. Les bijoux demeurent inertes en eux-mêmes mais ils deviennent le motif d’un comportement bien typé de la part des clients éventuels du marchand d’antiquités car ils sont au centre d’un échange monnayé, le dernier cité achetant les pièces à vil prix à des personnes gênées financièrement (cf les discussions houleuses entre Antonio et son épouses (p 75 sv) et les revendant le plus cher possible. Par son entremise l’or devient une marchandise qui permet d’établir le contact entre deux personnes dans un but commercial. De ce fait il perd son inertie et entre dans le cycle d’une controverse entre le vendeur et l’acheteur. Certes cette controverse reste feutrée – Antonio relève le prix dérisoire de ses bijoux de famille proposé par l’antiquaire mais ce chiffre ne suscite aucune colère chez lui (cf p 67) – mais elle bouleverse le statut du matériau dont sont faits les bijoux. Ce n’est plus un simple métal, fût-il classé comme métal précieux, voire comme le plus précieux d’entre tous puisqu’il est le plus cher à l’achat ; il est objet de « convoitise », mieux de « tentation » (p 53), d’ »envoûtement » (p 55). Le recours à un vocabulaire érotico-religieux comme support métaphorique transfert ainsi à un objet des qualités ordinairement attribuées à une femme très désirable.                          On retrouve ici le processus général de la pensée métaphorique qui « permet de penser une chose dans les termes d’une autre » 11 et qui, en assimilant analogiquement une chose à une autre, attribue les qualités de l’une à l’autre. L’or est donc féminisé mais il ne perd pas pour autant sa valeur d’échange. En ce point, les deux composantes se rejoignent pour ouvrir la voie vers l’inaccessible. Les deux premiers textes qui nous ont occupés présentent l’être féminin comme hors de portée de l’homme – la jeune aveugle habite une sphère où son mari ne peut pénétrer (d’où son étonnement devant la réaction de son épouse) : au sortir du restaurant, la femme ne montre pas le moindre intérêt pour le narrateur-personnage qui implore un signe d’espoir ou de reconnaissance de sa part ; quant au dernier récit il obéit à une logique similaire : l’or identifié à une entité féminine se révèle un objet impossible à posséder : le couple se rend chez Monsieur Conde pour vendre des bijoux et que, pour des raisons financières, ils e peuvent plus garder par devers eux. Ils vont donc rejoindre ceux qui sont exposés en vitrine. Peu ou prou, ils sont voués à l’échange c’est-à-dire à la non-possession dans la durée. Car ces pièces seront vendues un jour ou l’autre et changeront de propriétaire…

Cela signifie-t-il que la notion de propriété est un leurre, que la beauté féminine et le bonheur qu’elle procure ne sont qu’illusions, que l’or lui-même est de même nature que la chimère ? Tenter d’apporter une réponse à la question ne serait elle pas, elle aussi, utopique  car de nature aporétique. ? En tout cas, on voit clairement que littérature et philosophie s’entrelacent et que la seconde est au coeur de la première. C’ est l’un des mérites majeurs de ces récits de J. de Melo que de le montrer pleinement.

  • 1. J. de Melo : Olhos cor de lima / Des yeux couleur citron – traduction de Gabrielle Yriarte – Editions Le Jardin d’Essai – 2013 – 73 pages.
  • 2. François Laplantine : La description ethnographique – Editions Nathan – 1996 – p 12.
  • 3. J. P. Vernant : Aspects mythiques de la mémoire – Journal de Psychologie (1959) – Repris in Mythe et Pensée chez les Grecs – Librairie François Maspero – 1965 – p 111.
  • 4. (4) Marcel Griaule : Dieu d’eau (1948) – Le Livre de Poche -b1991.
  • 5. François Jullien : Procès ou création. Une introduction la pensée chinoise- Edit du Seuil -1989- Rééd – Livre de poche p 89.
  • 6. J.M Shaeffer : Mythologies Web, moteurs de recherche, réseaux sociaux et intelligence artificielle - Gallimard – 2025 – p 10.
  • 7. Ici, le terme « aveugle) revêt le sens usuel qu’on donne habituellement. On voit ici toute la maîtrise de l’auteur qui adapte la signification d’un terme à la ligne thématique de son récit.
  • 8. J. P Vernant : La Grèce ancienne : Edit du Seuil – 1990 – p 16.
  • 9. Ibid p 23.
  • 10. Chez Eco l’or matérialise aussi la lumière et la connaissance. Ces dernières propriétés sont passées sous silence dans le texte qui nous occupe car la visée thématique est profondément différente.
  • 11. Maurice Godelier : L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique – CNRS Editions – 2022 – p 56.

par Pierrette Chalendar et Gérard Chalendar
A ler | 28 janvier 2026 | João de Melo