Manifeste des intellectuel·les arabes contre la normalisation avec Israël et pour le droit des peuples arabes à l’autodétermination

Alors que les autorités libanaises ont conclu un accord avec l’Etat colonial d’Israël, piétinant la souveraineté libanaise ainsi que le droit de résistance du Hezbollah, plus de 300 intellectuel·les arabes joignent leurs voix pour affirmer l’unité arabe contre la normalisation avec Israël, le soutien aux résistances qui luttent contre le colonialisme israélien, et le droit à l’autodétermination des peuples arabes.

Rassemblant des universitaires, journalistes et dirigeants politiques de premier plan, issu·es des quatre coins du monde arabe, ce manifeste représente une intervention politique d’une grande importance.

Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,
Force est pour le Destin, de répondre,
Force est pour les ténèbres de se dissiper,
Force est pour les chaînes de se briser

Abu El Kacem Chebbi

Nous, intellectuelles et intellectuels, universitaires, artistes, militantes et militants du monde arabe et de la diaspora, prenons la parole.

Nous la prenons aujourd’hui, à l’heure où le sang de notre peuple coule à flots sous les bombes israélo-occidentales car une autre guerre se mène contre lui, plus silencieuse mais tout aussi mortelle : celle de la normalisation avec l’État ennemi Israël, qui gangrène notre région, décrétée par des dirigeants corrompus contre la volonté de leurs peuples, contre leur mémoire, contre leur sang versé. Des Accords d’Abraham à l’accord-cadre signé entre le Liban et Israël à Washington, le 26 juin 2026 : la trahison s’écrit désormais en série. Nous le dénonçons avec la plus grande fermeté.

Il nous faut appeler les choses par leur nom : ce texte d’accord n’est pas un traité de paix entre égaux, c’est la formalisation d’un rapport de soumission au mépris total des sacrifices du peuple libanais pour la conquête de sa terre et de sa dignité. Pendant que les responsables officiels échangeaient des poignées de main sous l’objectif des caméras américaines, l’armée israélienne frappait encore le territoire libanais le jour même de la signature. Un décalage qui, à lui seul, en dit long sur la véritable nature du texte signé : une capitulation drapée dans le lexique de la souveraineté. Des dirigeants israéliens le disent sans détour : leur projet dépasse le Hezbollah et la frontière sud du Liban. Ce qui se joue est plus ancien. C’est un « Grand Israël », débordant les frontières de 1948 jusqu’au Liban, à la Jordanie, à la Syrie. Un « Grand Israel » ravivant le rêve Jabotinsky de faire du projet sioniste une puissance régionale qui intimide ses voisins, accapare leurs ressources, redessine les frontières à sa guise. Et à chaque étape, le même mot revient pour habiller cette expansion : légitime défense. Comme si conquérir pouvait se conjuguer avec se défendre.

La succession des guerres qui frappent la région : la Palestine, le Liban, l’Irak, le Soudan, la Libye, la Syrie, etc., n’est pas une série de crises indépendantes les unes des autres. Elle s’inscrit dans cette longue histoire coloniale : du congrès de Berlin (1878) aux accords Sykes-Picot (1916) et à la déclaration de Balfour (1917) jusqu’à la confiscation des révolutions arabes de 2011, une même logique impérialiste est à l’œuvre : livrer nos terres et nos droits aux appétits voraces des puissances occidentales. Aujourd’hui encore, il s’agit de fragmenter pour dominer. Aujourd’hui encore, se joue notre anéantissement. Normaliser, ce n’est pas la paix, c’est décider de notre écrasement.

Dans ce projet d’anéantissement, Israël joue un rôle stratégique de premier plan. Il est à l’articulation d’un impérialisme qui, forgé dans ce long 19ème siècle, opère sa mue avec la complicité de certains de nos États. Les Accords d’Abraham, qui ont normalisé les relations de cinq pays arabes avec Israël, s’inscrivent dans ce nouveau moment impérial qui sous couvert d’intégration économique cherche coûte que coûte la sauvegarde d’un avantage hégémonique US dans la région.

C’est à cela que travaille aussi le projet IMEC – India-Middle East-Europe Economic Corridor – annoncé au G20 de New Delhi en septembre 2023 : consolider la normalisation des relations entre Israël et les pays du Golfe et proposer une alternative à la Route de la Soie chinoise. Israël est donc le nœud géographique indispensable du corridor : la normalisation n’est pas une fin en soi, mais la condition infrastructurelle de l’hégémonie États-unienne dans la région. Génocide ou normalisation, deux voies vers le même objectif : faire de la région arabe un marché libre des marchandises et des identités.

Face à cette réalité, une seule conclusion s’impose : les États-nations de la région partagent non seulement une langue, une culture et une histoire, mais surtout une communauté de destin structurée par les mêmes mécanismes d’assujettissement et les mêmes aspirations de libération nationale. Le slogan tunisien « La Tunisie libre et sa capitale Jérusalem » ou les manifestantes et manifestants égyptiens et marocains brandissant le slogan « La Palestine est une cause nationale » le disent clairement : la condition palestinienne est la condition de tous les peuples de la région, à des degrés différents.

Nous, signataires de ce texte, conscientes et conscients de la menace existentielle que présente le projet impérialiste du « Grand Israël » pour toute la région arabe, nous refusons que l’épuisement de nos peuples, provoqué par deux siècles de guerre perpétuelle, de blocus et de destruction, soit présenté comme un choix libre par des régimes arabes traîtres, au service de leurs maîtres occidentaux. Nous refusons qu’un rapport de force fondé sur le génocide et l’écrasement de toute résistance soit célébré comme une paix.

Nous, signataires de ce texte, héritières et héritiers d’une longue histoire de résistance des peuples arabes contre le colonialisme et le sionisme affirmons, dans ce manifeste :

·        Premièrement : le refus d’une paix factice et de toute forme de normalisation avec l’État ennemi Israël 

Les accords d’Oslo, nous ont appris cette leçon : une paix négociée sous la contrainte militaire et économique, où l’une des parties impose à l’autre le calendrier, les conditions et les garanties de sa propre sécurité, n’est pas une paix. C’est une reddition habillée du vocabulaire diplomatique, c’est la garantie, dans les faits, d’une fragmentation plus grande et d’une colonisation israélienne consolidée. Nous dénonçons la complicité d’une partie des élites politiques, économiques et intellectuelles arabes avec le régime de soumission imposée par l’impérialisme occidental au mépris des sacrifices des peuples de la région. Nous nous adressons en particulier aux dirigeantes et dirigeants arabes qui, sous couvert de realpolitik, ont choisi la voie de l’assujettissement plutôt que celle de la dignité. Nous exigeons la rupture de tous les accords de normalisation. Nous rappelons que la légitimité populaire de tout pouvoir dans notre région se mesure aussi à sa capacité à ne pas trahir, par accommodement diplomatique, les principes qu’il proclame. Des luttes anticoloniales aux révolutions arabes, une même leçon s’est inscrite dans l’ADN de la région : aucun régime collaborateur ne survit au mépris des aspirations d’émancipation de son peuple.

·       Deuxièmement : la dénonciation du projet du « Grand Israël » 

Nous prenons acte des déclarations officielles israéliennes qui annoncent ouvertement l’ambition prédatrice et expansionniste du projet colonialiste israélien. Quand un ministre israélien déclare que le fleuve Litani doit devenir la nouvelle frontière avec le Liban, quand un autre revendique des plans de colonisation pour le Sud-Liban, ce ne sont pas des dérapages : c’est l’aveu d’une doctrine. Nous dénonçons avec la plus grande fermeté ces ambitions expansionnistes et nous rappelons qu’aucun accord ne peut être viable tant que cette machine de guerre génocidaire n’est pas explicitement et durablement écartée. Aucun accord ne peut se faire sans libérer toute la terre occupée et sans affirmer le droit au retour de tous les réfugiés palestiniens de 48 et de 67.

·       Troisièmement : l’affirmation du droit des peuples arabes à l’autodétermination comme principe inaliénable

Nous rappelons ici au respect de ce droit, consacré par la Charte des Nations Unies et par le droit international, qui sanctionne la légitimité de la lutte armée en contexte de domination coloniale et d’occupation étrangère. Ce droit est attaché à la dignité des peuples colonisés luttant pour leur survie. Aucune transaction géopolitique ne saurait l’entamer. Aucun rapport de force qui, aujourd’hui comme hier, nous est défavorable ne pourrait le réduire. Nous réaffirmons ici ce droit pour le peuple palestinien, pour le peuple libanais, et pour l’ensemble des peuples arabes confrontés au même choix entre génocide et dignité. Nous saluons le courage de celles et ceux qui ont dignement choisi de résister et de faire face directement à la machine de destruction israélo-occidentale. Nous demandons la libération de l’ensemble des prisonniers politiques palestiniens et libanais, ainsi que de toutes les personnes condamnées dans les pays arabes pour avoir manifesté leur solidarité avec la cause palestinienne.

·       Quatrièmement : le refus de la solidarité internationale purement symbolique

La solidarité internationale contemporaine s’est largement repliée, notamment au niveau des gouvernements, sur des formes qui ne coûtent rien et n’engagent à rien : condamnations diplomatiques sans suite, aide humanitaire qui soulage la souffrance sans jamais s’attaquer à ses causes structurelles, campagnes de sensibilisation qui informent sans transformer. Ces gestes ne sont pas inutiles mais ils permettent aux États et aux opinions publiques de se donner bonne conscience sans jamais remettre en cause l’ordre impérialiste qui produit l’oppression. Soutenir un peuple occupé uniquement dans les formes qui ne dérangent personne, c’est soutenir sa souffrance, pas sa libération. C’est accepter que les opprimés attendent, patientent, négocient indéfiniment avec celles et ceux qui les oppriment, pendant que le monde regarde avec sympathie sans jamais accepter de payer le prix politique d’un soutien réel à leur émancipation par les moyens qu’ils jugent nécessaires.

·       Cinquièmement : la responsabilité de l’intellectuelle et de l’intellectuel arabes

Nous faisons nôtre l’exigence formulée par Ghassan Kanafani ou de Bassel Al-Araj : les intellectuelles et intellectuels issus des sociétés colonisées ou dominées ne peuvent se réfugier dans une neutralité de façade qui, dans les faits, sert toujours les intérêts de la partie la plus forte. Notre rôle n’est pas de traduire la révolte de nos peuples dans une langue acceptable pour les bourreaux. Il ne s’agit pas de polir, d’édulcorer, de rendre présentable ce qui doit rester une insurrection. Notre rôle est de la porter, de la défendre, avec tous les outils dont nous disposons et d’abord en refusant toute normalisation, qu’elle soit intellectuelle, culturelle ou politique. Nous dénonçons la guerre impérialiste permanente qui frappe cette région. Nous soutenons, sans réserve, toutes les formes de résistance qui s’y opposent. Ce que nous voulons n’est pas un armistice maquillé en paix, une pacification qui nous dépossède en silence. Ce que nous voulons, c’est la libération totale et la souveraineté pleine et entière : sur nos terres, sur nos ressources et sur nos modes de production. Rien de moins.

Nous signons ce manifeste en tant qu’intellectuelles et intellectuels, militantes et militants arabes, conscients et conscientes que le silence, en un moment où se rejoue l’avenir de toute une région, est lui-même une forme d’abdication. Nous choisissons de ne pas nous taire. Nous appelons à en finir une bonne fois pour toutes avec les négociations indignes et les compromis honteux, qui légitiment l’inacceptable, et à identifier clairement la menace centrale : celle du projet expansionniste du « Grand Israël » qui constitue le nœud stratégique de l’impérialisme occidental. Nous adoptons la posture d’un refus radical montré par les différentes formes de résistance dans le monde arabe, seule à même de garantir la dignité individuelle et collective des peuples de la région à la « distance zéro » de la machine de destruction, au point où l’effacement est le plus intense.

L’Algérie a vaincu, la Palestine vaincra

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A ler | 27 juillet 2026 | manifesto